J’ai toujours su que j’étais Artaud le mort, de Jacob Rogozinski

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La revue Europe : Antonin Artaud

Jacob Rogozinski est philosophe et professeur à l’Université de Strasbourg. Il publie, dans la revue Europe en 2002, un article sur Antonin Artaud et son rapport à la mort.

Dans le chapitre 9 de la revue Europe : Antonin Artaud, intitulé « J’ai toujours su que j’étais Artaud le mort », Jacob Rogozinski guide le lecteur dans le paysage mental d’Antonin Artaud. Il montre un soin extrême à respecter la complexité du rapport de l’auteur à la mort, tout en en facilitant l’accès. En analysant les écrits qu’il évoque, avec plusieurs angles d’attaque, il ouvre à son lecteur différentes interprétations possibles. Pour ce faire, il s’interroge sur les causes de la dissociation psychique dont parle Artaud : peut-être s’agit-il d’une « invention poétique » (108) ou la conséquence « d’un électrochoc » (108) subi pendant un internement psychiatrique, ou encore d’une « inflexion paranoïde »(109) ? Il creuse une autre piste en invoquant l’irruption du fantastique, puisqu’il compare Artaud à des personnages « d’Edgard Poe et de Kafka » (110). Le philosophe, en ouvrant ces quatre pistes au lecteur, lui laisse la liberté de celle.s qu’il veut privilégier : il propose sans imposer. Il s’intéresse aux premiers écrits d’Artaud : il place ainsi son étrange phrase sur le suicide – « ON m’a suicidé » (cit.p.107) – au sein de réflexions faites auparavant par divers philosophes à propos « d’une mort antécédente » (cit.p.107). Il s’efforce d’en saisir l’aspect singulier qu’il souligne avec justesse lorsqu’il parle de « l’étrange expérience » d’Artaud, toujours à la page 107.

Pour rappeler que la mort est chez ce dernier un sentiment de dépossession, qu’il se sent mort tout en étant vivant, il s’appuie sur Correspondance de la momie, paru en 1927. Artaud décrit dans ce passage l’immobilité totale de sa main, comme s’il avait une main morte dans un corps vivant. Jacob Rogozinski mentionne, à propos de l’expérimentation d’un toucher réciproque, le nom de Merleau-Ponty qui parle de « chiasme charnel » (cit.p.108). Il identifie, de manière claire et précise, le problème de l’auteur comme une rupture du chiasme, et il place cette expérience individuelle au sein d’une pensée universelle : cette rupture symbolise selon lui la mort que refuse tout être humain. Le chiasme charnel est expliqué, avec une grande minutie, comme la chair qui touche une autre chair, sans pouvoir l’identifier comme l’élément d’un même corps. De là la sensation d’Artaud de « s’éprouver comme un autre » (cit.p.108).

Cet « Autre » dont parle Artaud est selon lui l’acteur de la mort. Il définit celle-ci comme « l’action malfaisante d’un Autre, de cet Autre nommé Dieu », à la page 112. Voulant mourir par lui-même, il rapproche la mort du désir sexuel. Jacob Rogozinski explique, de manière claire et détaillée, à la page 114, l’autre lien entre écriture et sexe : Artaud compare en effet sa pratique de l’écriture à la jouissance sexuelle. Pour ce thème, Rogozinski s’appuie sur les Cahiers de Rodez. Il prouve l’attachement d’Artaud à l’immortalité du corps en le présentant comme totalement pur, « sans brisure, sans aucun écart à soi » (cit.p.115). Il termine son article en soulignant une contradiction entre cette aspiration et l’éventuel renoncement à celle-ci.

Vous pouvez lire ce chapitre, ainsi que les autres articles de Jacob Rogozinski sur le site d’Artelittera, au prix de 4 €.

Pénélope Giordano

Étranges récits, étranges lectures, de Rachel Bouvet

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Rachel Bouvet est professeure au Département de littérature à l’UQÀM – Université du Québec À Montréal. Elle fait paraître, en 2007, l’ouvrage Étranges récits, étranges lectures – Essai sur l’effet fantastique aux Presses de l’Université Québec.

Les lecteurs passionnés par le fantastique auront plaisir à découvrir le chapitre 2, « Les procédés de l’effet fantastique ». Dans ce chapitre, Rachel Bouvet s’intéresse non pas au genre fantastique en lui-même, mais à l’effet qu’il produit sur le lecteur. Pour ce faire, elle s’appuie sur différents auteurs. Elle mentionne, en premier lieu et avec justesse, les noms de Maupassant et Poe, deux grandes références du genre fantastique. Elle explique qu’ils ont chacun leur propre point de vue quant au ressenti du lecteur : Maupassant parle du doute et de l’hésitation ; Poe insiste sur l’aspect court de la nouvelle, qui facilite selon lui l’effet fantastique.

Rachel Bouvet montre ensuite l’intérêt que porte Riffaterre, un linguiste français, aux « réactions des lecteurs face à un texte littéraire » (cit.p.66). Elle différencie toutefois leurs démarches, en précisant que si Riffaterre a choisi de s’intéresser à des poèmes, elle a pour sa part préféré la forme brève. Il est intéressant de rappeler que l’effet fantastique a lieu non grâce à un procédé unique, mais grâce à un ensemble de procédés qui le fait agir sur la totalité du récit. La forme brève choisie par l’auteure de l’article est donc ici tout à fait fondée.

Elle s’attache à décrire un aspect important du récit fantastique, et pourtant peu étudié : le suspense. Elle montre que ce procédé, lié à la forme brève, favorise la rapidité de lecture. De ce fait, elle rassure les lecteurs qui éprouveraient des réticences à lire ce genre littéraire. Elle ne néglige cependant nullement les exceptions en terme de longueur et rappelle que The Turn of the Screw d’Henry James et Malpertuis de Jean Ray sont des novellas, c’est-à-dire des romans courts.

Elle se penche enfin sur les procédés de l’effet fantastique, qu’elle associe, tout en les décomposant pour mieux les étudier, à différentes œuvres. Cette explication, appuyée par des exemples, permet de mieux cerner les effets produits par le fantastique au cours de la lecture. Elle décrit ainsi, de manière minutieuse, le suspense présent dans Ligeia d’Allan Poe de la page 71 à la page 84. Puis elle analyse l’ambiguïté dans La Vénus d’Ile de Prosper Mérimée de la page 84 à la page 101. Elle souligne la fragilité du cadre de référence dans L’Intersigne de Villiers de L’Isle-Adam aux pages 120 et 121 – où la version d’un événement change selon le point de vue –, voire la disparition totale de l’espace dans La Ruelle ténébreuse de Jean Ray pages 121 à 142, et les jeux de l’espace dans Héloïse d’Anne Hébert, aux pages 143 à 159, qui présente le passage continuel d’un lieu à un autre, dans le but de perdre le lecteur. Ce chapitre est très complet : Rachel Bouvet y expose avec une riche argumentation un grand nombre d’aspects du fantastique. Vous pouvez lire ce chapitre, et tous les autres de l’ouvrage de Rachel Bouvet sur le site d’Artelittera, au prix de 4 €.

Pénélope Giordano

Vincent Placoly : un écrivain de la décolonisation, sous la direction de Jean-Jacques Chali et Axel Artheron

“L’auteur au miroir de l’œuvre : une poétique de décentrement”, de André Claverie

Jean-Jacques Chali est Maître de Conférences en Littérature Comparée ; Axel Artheron, docteur en études théâtrales. Ils dirigent en 2014, un ouvrage intitulé Vincent Placoly : un écrivain de la décolonisation. Vincent Placoly, écrivain martiniquais, a eu pour professeur de philosophie René Ménil, compagnon d’armes d’Aimé Césaire. Il a consacré sa vie à ses trois passions : l’écriture, le militantisme et l’enseignement.

Le chapitre 3,” L’auteur au miroir de l’œuvre : une poétique de décentrement”, écrit par André Claverie, aborde le thème du centre, que l’auteur étudie à travers le roman Frères Volcans de Vincent Placoly.

Si le centre des pays colonisés était autrefois l’Europe, André Claverie explique, dans la première partie de l’article, que leurs peuples chercheraient à présent un centre qui leur serait propre. Les chercheurs, historiens et étudiants intéressés par l’histoire de l’Afrique trouveront satisfaction dans ce texte. Grâce à l’analyse de Frères Volcans, Claverie étudie le rapport entre Histoire et écriture : il explique ainsi, à la page 54, que les écrivains tendent à supplanter les historiens en mêlant, au sein même de leurs récits, Histoire et intimité, pour décrire au mieux l’évolution de l’Afrique et en donner une interprétation plus étoffée.

Ce pouvoir progressif des romanciers sur les historiens mène à une double volonté de la part des peuples anciennement colonisés : affirmer leur autonomie et se différencier de leur ancienne métropole. Claverie explique, avec justesse et précision, comment Vincent Placoly illustre, dans son roman, la prise d’écart par rapport aux formes dominantes : l’œuvre serait en effet « une suite de ruptures, de détours et de périphrases » qui éloignerait la culture antillaise de « ses marges historico-culturelles » (cit.p.53).

Prise d’écart, également, par rapport à l’Histoire. Frères Volcans offre en effet, d’après André Claverie, une nouvelle vision des événements de 1848, en décentrant la période de l’abolition de l’esclavage. Il écarte en effet de son œuvre nombre d’événements historiques, en particulier « l’arrivée du décret du 27 avril » qui apporte l’abolition de l’esclavage en France. « Refoulement de l’histoire » « par les colons » ? « Vue surplombante affranchie de l’événementiel » ? (cit.p.54-55) Grâce à ces deux hypothèses, l’auteur offre au lecteur la liberté de décider. L’Histoire, au sens historique du terme, laisserait ainsi la place à l’histoire, au sens narratif. Cette hypothèse est confirmée à la page 55, lorsque Claverie rapproche travail d’historien et travail d’écrivain. Il clarifie ses propos grâce à une analogie : la démarche historique, consistant à façonner le passé et l’avenir des Antilles, est comparée à l’importante inventivité du romancier.

Cette créativité littéraire mène à un décentrement de la parole dans Frères Volcans. Là où le lecteur s’attend au point de vue d’un Afro-Antillais qui cherche l’affranchissement, il trouvera celui d’un Blanc créole, d’un « colon déconnecté de l’histoire » (cit.p.56). Décentrement de la parole, qui entraîne nécessairement celui de l’identité. Le personnage est flou, « non-acteur » (cit.p.56), uniquement symbolisé par une « voix-off », signe d’un flou identitaire, « d’une perte de maîtrise ». Ce flou, cette dématérialisation le place, paradoxalement, au centre de l’Histoire : il devient une voix collective, un porte-parole pour tous les autres peuples.

C’est précisément ce paradoxe qui fait le génie de Vincent Placoly. Comme l’analyse finement Claverie, l’identité devient, dans Frères Volcans, une ouverture à autrui, aux autres peuples, aux autres cultures et individus, ainsi qu’aux différences. Toutefois, l’ouverture est double : s’il s’agit avant tout d’une ouverture aux autres, Claverie ne manque pas de rappeler le questionnement qu’opère le colonisateur de Placoly envers lui-même. Il se montrerait ainsi sévère envers sa propre attitude, allant jusqu’à se fondre dans la communauté noire. Ce constat ravira les lecteurs avides d’explications quant au comportement du colon qui semble ici se décentrer de lui-même pour s’ouvrir à l’autre.

Vous pouvez lire cet article et tous les autres chapitres d’André Claverie sur le site d’Artelittera, au prix de 4 €

Pénélope Giordano

Imaginaires du Vent, sous la direction de Michel Viegnes

Le Vent dans la Chanson de Roland

L’ouvrage intitulé Imaginaires du vent, dirigé par Michel Viegnes, comprend vingt-quatre chapitres sur des thèmes diversifiés autour du vent. Le chapitre 11, intitulé Le Vent dans la Chanson de Roland, étudie le rôle symbolique de l’élément dans l’œuvre attribuée à Turold. Il a été rédigé par Asdis R.Magnusdottir, chercheure universitaire en Islande, spécialiste de littérature médiévale.

Les passionnés d’Histoire trouveront leur bonheur dans ce texte. Il retrace la légende de la Chanson de Roland en glorifiant le cor, célèbre instrument à vent. Traditions populaires, personnages connus, le lecteur curieux sera satisfait de replonger dans les mythes et légendes médiévaux où le cor est mis à l’honneur. Symbole du vent, puisque sa musique est liée au souffle, il est rattaché à la chasse – le cor sonne pour troubler les proies – et à l’orgueil de Roland – alors que celui-ci est attaqué, il refuse d’appeler à l’aide jusqu’au dernier instant. Son dernier souffle lui offre cependant une force héroïque : sa mort est en effet accompagnée de la colère des éléments – « orages », « tonnerre », « vent », « pluie », « grêle » – qui magnifient l’ultime son du cor. Cette dernière tonalité vient teinter l’œuvre d’un souffle épique qui ravira les lecteurs avides de récits chevaleresques.

Asdis R.Magnusdottir, « Le vent dans La Chanson de Roland », Imaginaires du vent, sous la direction de Michel Viegnes, éditions Imago, Paris, France, 2003, pp 144-153.

Revue littéraire Europe : Marguerite Duras

La revue Europe : Marguerite Duras

Le 25 avril 2005, Evelyne Grossman et Emmanuelle Touati, critiques littéraires de la revue Europe, rencontrent le dernier éditeur de Marguerite Duras. Paul Otchakovsky-Laurens, des éditions P.O.L, relate le parcours littéraire de l’une des plus grandes auteures du XXe siècle.

Paul Otchakovsky-Laurens a été l’éditeur de Marguerite Duras. Il donne son avis sur la collection Outside, qu’elle a dirigée. Ce recueil de soixante textes évoque des événements quotidiens de sa vie1. Laurens se dit amusé « de faire une collection avec elle », bien que « pas toujours emballé » par les manuscrits qu’elle lui proposait. (cit.p.170) Il demeure mystérieux quant aux raisons de son enthousiasme. Sa neutralité permet toutefois au lecteur d’interpréter librement sa position : les éléments passés sous silence attisent en effet la curiosité et l’envie de découvrir les textes.

La collection Outside a ceci d’original qu’elle porte le titre du recueil. Là encore, l’éditeur ne s’est pas exprimé à ce sujet. Libre aux lecteurs curieux de mener leur investigation ou, au contraire, de se laisser bercer par le mystère qui recouvre les œuvres.

La Musique immédiate des choses

Entretien avec Paul Otchakovsky-Laurens

Propos recueillis le 25 avril 2005 par Evelyne Grossman et Emmanuelle Touati

Revue Europe, N°921-922 Janvier-Février 2006, pp 169-174

Pénélope Giordano